Exercices sur le tracé des
ombres est un essai sur Walter Benjamin qu’Anne
Roche propose après plus de trente années de
fréquentation de l’auteur de “L’œuvre
d’art à l’ère de sa reproductibilité
technique”. Long commerce. Forte méditation induite
qui aura donné naissance (dès 1979) à
de nombreuses publications en revue ou dans le cadre de volumes
collectifs, de fréquentes interventions (communications
et conférences). Pour autant, ce livre sur Benjamin
ne rassemble rien, sinon un sentiment — une
affection, une action. Il se déplace sur le terrain
du commentaire neuf et s’inscrit de façon originale
dans la dynamique des publications sur le philosophe et écrivain
allemand. Il s’appuie principalement sur ses textes
extrêmes (dans le temps), soit Sens unique
et le Livre des passages — sans négliger
bien sûr ce qu'il y a entre les deux, en particulier
sa correspondance (notamment avec Adorno), par lui richement
mise à contribution. Plusieurs points qui n'ont pas
souvent été traités — pas par la
critique française, en tout cas — sont, dans
le cadre de ces Exercices… mis en valeur :
ainsi la mise en question de la personne (de la personnalité),
la construction du moi au travers des objets, des lieux, de
l'impersonnel ; plus classiquement (mais selon d’autres
vues), sont abordés la conception benjaminienne du
temps et de l'histoire et le maintien (malgré Scholem,
malgré Adorno…) de l'idée de Révolution
; l’essai accorde toute sa place au régime de
l’inactualité — présente,
agissante chez Benjamin comme chez Nietzsche), à quoi
il articule, entre autres, une belle réflexion sur
la mode ; et s’attarde, tout naturellement mais avec
invention, au travail de la citation : “espace rupture”
au cœur, dans le geste d’écrire, de l’opération
de minage de la personne, de la mise en question du personnel
qui aura constamment mobilisé une pensée complexe
dont le livre d’Anne Roche veut et sait garder vifs
tous les éclats, toutes les tensions.