Avec Les Tueurs (1946) et À
bout portant (1964), Robert Siodmak et Don Siegel ont
créé deux fictions singulières à
partir de la nouvelle d’Hemingway dont ils affirmaient
s’inspirer. Jalons du film noir, ces œuvres ne
se résument pour autant ni à des adaptations
ni à des films de genre. Leçons de ténèbres,
méditations sur la mort, le temps, le désir
et le libre arbitre, ces belles infidèles substituent
à la sécheresse du matériau d’origine
un lyrisme et un romanesque qui n’appartiennent qu’au
cinéma. Chez Siodmak, une esthétique hybride,
faite d’éclats paroxystiques ou contemplatifs,
ménage des brèches dans la clôture du
récit et nourrit une rêverie élégiaque ;
chez Siegel, la lucidité aveuglante de la vision
prend acte du pire mais réaffirme la grandeur d’un
risque assumé. Dans les deux films, la mécanique
implacable du scénario est sans cesse contredite
par une mise en scène qui célèbre la
fiction comme déploiement d’histoires virtuelles.
Là réside leur beauté secrète :
dans cette volonté d’offrir au spectateur un
espace de liberté, la suggestion d’une inépuisable
énigme. Ainsi ouvrent-ils une réflexion sur
cette infinie ramification des possibles qu’on appelle
la fiction.