Lost
Highway (1996) est à l’image
de l’hôtel où échoue Fred Madison,
hôtel perdu au bout quel bout ? d’une
autoroute surgie de nulle part, investi par des morts ou des
disparus qui refont surface : le film a tout d’un
purgatoire. Purgatoire pour les personnages égarés
qui n’arrêtent pas de passer les frontières
de mondes incompatibles ; purgatoire pour les corps en souffrance,
dont David Lynch affiche la vulnérabilité pour
mieux exploser la matière physique, l’explorer
et accéder à la texture même des images
et des bruits ; purgatoire pour la raison, qui ne peut pas se
rattacher à une narration suivie, à un ordre temporel
et spatial logique ; purgatoire pour le spectateur embarqué
dans une traversée audiovisuelle intense, lâché
dans une expérience totale qui lui fait ressentir le
poids de l’accidentel et la force de l’essentiel
sans avoir vraiment les mots pour le dire ; purgatoire,
enfin, pour le cinéaste qui atteint là une forme
de pureté artistique. Bréviaire vertigineux de
la perception, Lost Highway plonge dans l’intimité
de l’image pour amener la sensibilité à
s’ouvrir, un programme que Lynch prolonge avec Mulholland
Drive, en déplaçant l’action au sein
d’Hollywood même.Ce
livre est la réédition revue et augmentée
d’un ouvrage paru en 2000 aux éditions Dreamland,
aujourd’hui indisponible.