Dans la somme des bouleversements du jazz après 1940,
Gigi Gryce n’est à proprement parler ni un oublié,
ni un inconnu. Pas de tout amateur conséquent, en tout
cas : celui-ci sachant l’importance et l’originalité
du compositeur de MINORITY, SOCIAL
CALL et NICA’s TEMPO
comme l’élégance de l’arrangeur. Pas,
a fortiori, des musiciens. De Max Roach à Monk
ou Art Farmer en passant par Clifford Brown, Tadd Dameron, Oscar
Pettiford, Getz, Gillespie, Charlie Parker, ses contemporains
auront, en effet, tôt repéré les qualités
d’écriture et la singularité d’instrumentiste
d’un saxophoniste alto et homme de partitions qui à
vingt-cinq ans éprouva, comme quelques autres jazzmen
(Donald Byrd, Quincy Jones...), le besoin de parfaire ses connaissances
musicales auprès de Nadia Boulanger (mais aussi, pour
ce qui le concerne, d’Arthur Honegger). Quant à
ceux des générations qui lui ont succédé,
ils ont continué et continuent de jouer ses compositions.
Tout autre qu’un petit maître, il est de ces musiciens
de la pénombre auxquels Alain Gerber sait si bien, dans
les plis de son attention à quelques figures “monumentales”
du champ jazzistique (Lester, Lady Day, Bird, Miles...), redonner
le visage de l’unique. Ombré par son exigence
même et son rapport difficile à la vie, Gigi Gryce
est, les enregistrements du Jazz Lab Quintet ou The Rat
Race Blues l’affirmeraient, jazzman de l’essence
du jazz. C’est à donner, dans le chant intérieur,
la voix de l’intime, cette dimension et sa valeur de source
que s’attache L’Étrange Destin de George
General Grice Jr., dit Gigi Gryce.